Retour à Twin Peaks

Kyle MacLachlan dans « M » le magazine du Monde. (Veste SS 17 en coton, Balenciaga. Chemise et pantalon en coton, Giorgio Armani).

« Chaque jour, une fois par jour… Faites-vous un cadeau. Ne le planifiez pas. Ne l’attendez pas. Laissez-le venir. Cela peut être une nouvelle chemise, une sieste dans votre bureau. Ou deux tasses d’un bon café noir bien chaud. » C’est une leçon de vie de Dale Cooper. L’agent spécial du FBI un peu pied-tendre, envoyé dans une bourgade à 5 miles de la frontière canadienne pour enquêter sur le meurtre sadique d’une belle étudiante.

C’était en 1990, dans « Twin Peaks ». David Lynch à la manœuvre. Les foyers du monde entier n’ont pas oublié. Le cinéaste a pénétré nos inoffensives télévisions, inoculant chaque semaine un cadeau vénéneux. Côté pile, un feuilleton aux personnages originaux et attachants. Côté face, une fable sexuelle et perverse, terrifiante comme un cri muet. Lynch transpose les obsessions de Blue Velvet (1986) au petit écran à une heure de grande écoute et, en trente épisodes, change les codes de la série télévisée.

« Twin Peaks » saison 3, vingt-cinq ans après

Dans un bistrot de Manhattan, Kyle MacLachlan, 57 ans, agent Cooper à l’écran, s’offre une pale ale glacée. Dehors, c’est la dernière chaude journée de septembre. Au WXOU Radio, le seul bar avec juke-box du Greenwich Village, on ne sert pas de ce café « noir comme une nuit sans étoiles » que s’enfile le personnage de « Twin Peaks ». De toute manière, Kyle préfère la bière, contrairement à son alter ego lynchien.

Cooper reprend du service. La saison 3 est programmée pour 2017 après un peu plus de vingt-cinq ans de silence : un cas peut-être unique dans l’histoire de la télévision. Le temps a tracé quelques pattes d’oie sur son visage, malmène parfois son dos. « Trop de temps passés dans les aéroports ! Avant-hier, mon avion est resté sur le tarmac à Yakima, où j’étais pour les vendanges. » MacLachlan vit entre Los Angeles, New York et l’Etat de Washington, où il a grandi. Il y passe une partie de son temps depuis l’acquisition d’un vignoble en 2005. La petite exploitation produit environ 400 caisses par an.

Kyle MacLachlan dans « M » le magazine du Monde. (Chemise en coton, Ralph Lauren Label Purple. Pantalon en coton, Giorgio Armani. Baskets, Converse Jack Purcell. A droite, manteau en laine et chaussures en cuir, Ralph Lauren. Pantalon en laine, Paul Smith.)

Kyle est conscient de l’attente autour du retour de « Twin Peaks ». Pour ne pas l’être, il faudrait vivre en ermite, sans son téléphone, qu’il manipule avec gourmandise en montrant des images de grappes joufflues de cabernet. Il y a ce tweet de Stephen King, le jour de l’annonce : « Holy Shit, America ! Twin Peaks revient en 2017 ! » ; les festivals consacrés à la série chaque année depuis 1992 ; les touristes qui arpentent la route de North Bend reliant Yakima à Seattle, et qui grappillent, à flanc de montagne, quelques bribes d’un monde imaginaire. « A l’époque, on avait déjà une idée de l’impact. Les spectateurs se rassemblaient dans les bars ou à la maison pour reproduire les excentricités de la série, le café, la tarte aux myrtilles, les costumes… Mais ce n’était pas encore le forum global d’aujourd’hui, ce bombardement continu d’avis, d’idées, de pensées. Une nouvelle génération est venue s’y greffer, qui n’était même pas née – mon Dieu ! – en 1990. »

Holy shit, America! TWIN PEAKS is coming back next year, to Showtime! Agent Dale Cooper will drink more coffee!

— Stephen King (@StephenKing) 6 octobre 2014

Trente-cinq acteurs de la série d’origine ont accepté le défi, dont Sherilyn Fenn (l’incendiaire Audrey Horne) et Sheryl Lee (Laura Palmer). Le compositeur fétiche de Lynch, Angelo Badalamenti, à qui l’on doit les nappes du générique et les encarts jazzy, est lui aussi du voyage. Mais le temps a clairsemé les rangs. Frank Silva (Bob) et Catherine E. Coulson (la « femme à la bûche ») sont morts. D’autres ont simplement refusé. Pour MacLachlan, dès l’écoute du message vocal nasillard de Lynch – « Kyle ! Il faut qu’on parle » –, il n’y avait « aucune question à se poser ». Pourquoi vingt-cinq ans plus tard ? Les exégètes de la série le savent : dans un rêve, Laura Palmer donne « rendez-vous dans vingt-cinq ans » à Cooper.

« Les fans ne doivent rien savoir. Parce que, après, commencent les spéculations, qui enlèveraient de la magie, je dirais même de la majesté à notre projet. »

Tout part de cette seule réplique. Lynch aurait pu se contenter d’un clin d’œil hommage, d’une pochade sur Internet, ou d’une réunion d’anciens. Personne ne s’attendait vraiment à une troisième saison. Ce qui était une blague de fin de dîner – Kyle MacLachlan aimait bien charrier Lynch là-dessus – ou un fantasme de forum en ligne est devenu un projet excitant, lourd, compliqué.

Le cinéaste est derrière la caméra du début à la fin de la saison, au contraire de 1990, où Lynch, cumulant les projets, avait peu à peu pris ses distances avec le feuilleton. Il était pris par la sortie de Sailor et Lula, par l’exposition d’œuvres personnelles au Musée d’art contemporain de Tokyo. Surtout, après que la chaîne ABC a exigé, sous la pression critique et populaire, que l’identité du meurtrier soit « enfin » révélée en cours de route, Lynch, échaudé, a délégué la réalisation de nombreux épisodes. « La saison 2 n’était pas la plus intéressante, reconnaît l’acteur. Ça devenait vraiment tordu. Mais cette fois, c’est son bébé. » Le tournage de neuf mois s’est terminé en avril. Les six premières semaines dans l’Etat de Washington, le reste à Los Angeles. Au demeurant, MacLachlan en sait beaucoup plus qu’il n’en dira. Les précautions autour du projet sont comparables à celles entourant la recette du Coca-Cola. « Et ça me fait plaisir. Les fans ne doivent rien savoir. Parce que, après, commencent les spéculations, qui enlèveraient de la magie, je dirais même de la majesté à notre projet. » Le site à sensations TMZ a diffusé les images volées d’un tournage nocturne ; elles sont prises de si loin qu’on ne distingue pas les acteurs.

« Je regarde dans le rétroviseur, il y a eu des sommets, des creux, des virages et des impasses. Mais je ne m’en suis pas trop mal tiré. »

MacLachlan a découvert le script dans le bureau capitonné d’une société de production de Los Angeles, seul pendant deux heures, avant de devoir le rendre aux producteurs. « Beaucoup plus tard, j’ai enfin eu un script bien à moi », mais des parties de texte étaient blanchies vers la fin. « Je ne sais toujours pas comment la saison 3 se termine. » En 1990 déjà, Lynch embrouillait ses acteurs principaux. La cousine de Laura Palmer a été assassinée par quatre personnages différents dans la même journée, pour que personne sur le plateau ne puisse connaître avec certitude son identité. Après « Twin Peaks », les deux hommes se sont séparés, du moins professionnellement. MacLachlan tourne dans un accident industriel : Showgirls, de Paul Verhoeven. On le retrouve depuis dans les séries « Sex and the City », « Desperate Housewives », « Marvels’ Agents of SHIELD », et actuellement « Portlandia », chronique sociologique des bobos de la Côte ouest, où il incarne le maire de Portland pour la septième saison. « Je savoure ma chance de tourner avec Lynch aujourd’hui, peut-être plus qu’à l’époque. Le temps qui passe rend la chose plus précieuse. »

Papa gâteau et bon vivant

Marié à la productrice Desiree Gruber en 2002, à un peu plus de 40 ans, l’acteur se décrit comme « un homme qui a pris le temps de mûrir ». Père d’un enfant de 8 ans, MacLachlan renvoie l’image d’un papa gâteau et d’un bon vivant, moins ambigu que ses personnages. Son plus grand écart de conduite : une vidéo sur YouTube réalisée avec sa femme sous la forme d’un pilote de série, avec pour héros leurs deux chiens, « Mookie and Sam ». L’acteur a délaissé l’esprit inquiet qui transparaissait de ses entretiens des années 1990, quand, au pic de sa gloire, il se sentait « dans un tunnel », « en quête d’autre chose » et enchaînait les histoires d’amour compliquées. « Je regarde dans le rétroviseur, il y a eu des sommets, des creux, des virages et des impasses. Mais je ne m’en suis pas trop mal tiré. »

Kyle MacLachlan a grandi à Yakima, à l’ombre des séquoias. « Un coin d’Amérique où les bois ont une grande part de mystère », a un jour dit le mentor Lynch, toujours cryptique, qui a, lui, grandi dans le Montana voisin. Kyle se souvient d’une banlieue tranquille, d’un verger au fond du jardin, d’un père strict. Aîné de trois frères, il part à Seattle étudier les arts dramatiques ; quand il rentre chez lui pour les vacances, il arpente déjà, sans le savoir, le futur décor de « Twin Peaks ». Il incarne en tournée les premiers rôles de Molière et Shakespeare quand il est repéré par un agent parti aux quatre coins des Etats-Unis pour recruter le héros de Dune. « Un casting à l’ancienne. Seule condition pour le rôle : il leur fallait un parfait inconnu. J’étais le dernier à passer ce jour-là… »

Eprouvé par l’échec de « Dune »

La cassette vidéo arrive dans les mains de Lynch et de la productrice, Rafaella De Laurentiis. « Ils demandent à me voir. Je descends à L. A. rencontrer Lynch aux Studios Universal, dans un bungalow, derrière un parking. » Kyle MacLachlan n’a encore jamais travaillé face caméra. « J’étais paralysé. David disait : “T’inquiète pas, ça va aller…” Il a été très positif. Il l’a toujours été. » Après Eraserhead et Elephant Man,Dune était la première superproduction de Lynch, destinée à le propulser dans la catégorie des poids lourds, comme Spielberg. 40 millions de dollars de budget, 1 700 figurants. Un tournage dans le désert du Mexique, qui semble avoir marqué l’acteur plus que tout autre film. Ce fut un bide complet et unanime à l’époque, mais le critique du magazine Time Richard Corliss a tout de même envoyé cette fleur au jeune acteur de 25 ans. « MacLachlan grandit tout au long du film ; ses traits passent d’un juvénile enfant gâté à ceux d’un homme viril, séduisant, une fois qu’il a accepté de remplir sa mission. »

Kyle MacLachlan dans « M » le magazine du Monde.  (Manteau et chemise en nylon, Prada. Pull col v en popeline de coton, archive Raf Simons. Cravate en nylon, Canali. A droite, manteau en cuir archive Jil Sander. Col roulé en laine, Hugo Boss. Pantalon, Armani. Stylisme Tom Guinness)

L’échec de Dune a beaucoup affecté Kyle MacLachlan ; l’important, note-t-il, c’est que la relation perdure avec celui qui l’a « sorti de l’obscurité ». En plein tournage, Lynch lui tend déjà le script de son prochain film, Blue Velvet : l’histoire d’un jeune homme qui revient dans la ville de son enfance et découvre, derrière les façades tranquilles des maisons, la corruption et les désirs pervers. « J’ai aimé ce personnage jeté en eaux troubles. Un côté shakespearien, peut-être. » Quatre ans plus tard, Lynch transpose ces obsessions de duplicité, de sexe et de violence cachée à la télévision, en y incorporant les codes du feuilleton soap, dans une ville imaginaire, qui s’appellera Twin Peaks. MacLachlan connaît mieux que personne les méthodes rêveuses du cinéaste sans les partager pour autant. Pour lui, « l’inspiration vient en marchant, en dialoguant. Et au petit matin, la meilleure heure, quand l’esprit n’est pas encombré par les événements de la journée ».

« Rassurez-vous. David est à son meilleur. Vous rirez. Et vous aurez peur. »

L’acteur est revenu vivre dans l’Etat de Washington autour de 2005, pour passer du temps avec son père au crépuscule de sa vie. Un temps qu’ils ont consacré au golf, et à un vignoble, dans les collines de Walla Walla, dans lequel ils ont investi. Il a nommé son vin Pursued By Bear (« poursuivi par l’ours »). Une didascalie tirée du Conte d’hiver, de Shakespeare, qui signale le changement de ton de la pièce du tragique au comique. Parler du sol basaltique, vallonné de ses vignes, rend MacLachlan lyrique. « Des inondations diluviennes se sont abattues sur Walla Walla, quand les immenses lacs de glace se sont mis à fondre, il y a des milliers d’années », engendrant du carbonate de calcium, qui permet aux racines des ceps de pénétrer les sols en profondeur.

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Là encore – faut-il s’en étonner ? – il y a du Lynch dans cette aventure vinicole. « J’aimais le vin depuis le lycée, mais c’est en en parlant que ça a accroché entre David et moi, au premier déjeuner. On a parlé du Nord-Ouest et des vins rouges. Le soir, j’étais seul dans ma chambre d’hôtel, je ne connaissais pas Los Angeles. Pour fêter mon casting, David m’envoie dans la chambre un bordeaux, un Château Lynch-Bages. »

« Twin Peaks » a laissé l’image d’un agent Cooper devenu possédé. Dans la dernière minute du feuilleton, il se fracasse la tête contre un miroir, avant d’être pris d’un rire démoniaque. Dans quel état retrouvera-t-on Dale Cooper ? Comment raviver la flamme après tant d’années ? « Rassurez-vous, dit Kyle en guise de réponse. David est à son meilleur. Vous rirez. Et vous aurez peur. »

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